22 décembre 2012

Comme les silences dans la musique (2/3)

Tout comme le personnage de ma nouvelle japonaise inédite (voir mon message «L'illumination du haïku» du 8 décembre), c'est à l'école qu'a commencé ma sensibilisation à la poésie. Dans les grandes classes, nous apprenions une poésie par semaine et l'illustrions (c'était une de mes activités préférées, car nous avions carte blanche pour exprimer notre créativité à partir d'un déclencheur!). Je vais refaire le parcours de mes rencontres poétiques au fil des ans.

Des poètes connus à l'école primaire, je me rappelle surtout d'Émile Verhaeren (1855-1916). Je me souviens de certains de ses poèmes sur la nature ou les saisons. Lesquels ai-je appris, précisément? Je n'ai malheureusement plus mes cahiers de poésie pour vérifier. L'extrait suivant me semble être dans le ton de ce que j'étudiais en classe:

En hiver

Le sol trempé se gerce aux froidures premières,
La neige blanche essaime au loin ses duvets blancs,
Et met, au bord des toits et des chaumes branlants,
Des coussinets de laine irisés de lumières.

(Émile Verhaeren)

J'ai, comme beaucoup d'écoliers, appris «La cigale et la fourmi», «Le corbeau et le renard», «Le loup et le chien», «Le renard et les raisins», «La laitière et le pot au lait» et peut-être d'autres encore... J'aimais bien réciter les «Fables» de Jean de La Fontaine (1621-1695). Elles me semblaient (et me semblent encore) très sérieuses et morales (finalement assez éloignées des images que je trouve poétiques, habituellement), mais j'aimais (et j'aime encore) la force du rythme et le charme du vocabulaire vieilli de ces histoires d'animaux qui en disent beaucoup sur les humains.

Le corbeau et le renard (extrait)

Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l'odeur alléché, 
Lui tint à peu près ce langage:
«Hé! bonjour, Monsieur du Corbeau,
Que vous êtes joli, que vous me semblez beau!
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.»

 (Jean de La Fontaine)

Au secondaire, le programme scolaire faisait la part belle au théâtre avec Molière (1622-1673), Pierre Corneille (1606-1684) et Jean Racine (1639-1699). J'ai l'impression de ne pas avoir étudié de poésie pendant mes quatre années de secondaire, ce qui m'étonne. Je n'ai peut-être pas écouté tout le temps...

En 4e (la troisième année du secondaire, en France), notre professeure de français nous a fait jouer Le Cid, de Corneille. Nous avions 14 ans ou 15 ans et montions sur l'estrade en déclamant: «Ô rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie!» (I, 4). J'aimais ça! Je me revois très nettement en train d'apprendre: «Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort/Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port, ...» (IV, 3).

J'ai surtout mémorisé les longues tirades guerrières, mais les voix des femmes sont si belles... Par exemple, celle de l'Infante:

«Ma tristesse redouble à la tenir secrète» (I, 2) 

«Je ne viens pas ici consoler tes pleurs;/Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs.» (IV, 2)

(Pierre Corneille)

J'ai relu le Cid à l'âge adulte en saisissant beaucoup mieux les subtilités et la beauté de ce texte. Ma nouvelle «L'honneur des pères» fait référence à cette pièce, mais j'ai donné moins de fil à retordre à ma professseure de français que mes personnages!

Ensuite, au lycée, j'ai particulièrement aimé les poèmes de Paul Verlaine (1844-1896), que je relis de temps en temps. En voici quelques extraits:

Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville;

                               (Romance sans paroles)

Le ciel est par-dessus le toit,
    Si bleu, si calme!

                                (Sagesse)

Les sanglots longs
Des violons
  De l'automne
Blessent mon coeur
D'une langueur
  Monotone

                          (Chanson d'automne) 

Dans ma nouvelle «La rencontre de Zoé», je me rends compte, maintenant, d'où est venue mon inspiration quand j'ai écris: «le jour se languit de l'automne».

À l'université, en littérature anglaise, j'ai étudié des poèmes de l'Américaine Emily Dickinson (1830-1886). Quelle richesse, que le monde intérieur de cette poète qui a fini par vivre en recluse.


Life
: 27





I’m nobody! Who are you?
Are you nobody, too?
Then there’s a pair of us—don't tell!
They’d banish us, you know.
  
How dreary to be somebody!
How public, like a frog
To tell your name the livelong day
To an admiring bog!














(Emily Dickinson)

Mais à la même époque, la révélation est venue de la poésie de e. e. cummings (1894-1962), Américain également, dont la forme des poèmes et l'utilisation originale de la ponctuation m'ont fait voir la poésie autrement. Tout est possible! Voici le poème 48, du recueil «73 poems»:

 t,h;r:u;s,h;e:s

are
silent
now

.in silvery

notqu
-it-
eness

dre(is)ams

a
the
o

f moon

(e. e. cummings)

Ensuite, dans les années 90, j'ai découvert les haïkus, comme je l'ai raconté dans mon message «L'illumination des haïkus»). Seconde révélation! Simplicité et profondeur vont de pair. Le non-dit est aussi important que ce qui est dit.

                Sous les pluies d'été
le sentier
               a disparu

                      (Buson 1716-1783) 

Quelques années, plus tard, en 2006, lors de la visite d'une exposition à la Grande Bibliothèque, à Montréal, j'ai pris connaissance du recueil «L'homme rapaillé» du poète québécois Gaston Miron (1928-1996). J'ai tout de suite aimé cette poésie, qui m'a d'ailleurs inspirée un des titres provisoires de mon livre, «Déplacer le silence», d'après un vers du poème «Petite suite en lest», dont voici un extrait:

il faut se pencher du haut de l'espace
appuyer sa tempe contre l'espace
et de peur que tout se brouille
déplacer du silence

(Gaston Miron)

Ai-je appris des poèmes de Jacques Prévert (1900-1977) à l'école? Je ne m'en souviens pas. Est-ce étonnant? La plupart des poèmes de Prévert me semblent très «adultes», engagés et politiques, comme «Le temps des noyaux»:

Soyez prévenus vieillards
soyez prévenus chefs de famille
le temps où vous donniez vos fils à la patrie
comme on donne du pain aux pigeons
ce temps-là ne reviendra plus

(Jacques Prévert)

En fait, pendant longtemps, c'est plus l'homme de cinéma, le scénariste et dialoguiste, que je connaissais («Drôle de drame» ou «Les visiteurs du soir», de Marcel Carné, par exemple) et j'avais peu lu de textes de Prévert jusqu'à il y a deux ou trois ans. Une de mes nouvelles, «L'insolitude», est imprégnée de la chanson «Sables mouvants» que Prévert avait écrite pour le film «Les visiteurs du soir» et qui figure dans le recueil de poésies de Prévert, «Paroles»:

Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s'est retirée

(Jacques Prévert)

Cette année, j'ai découvert la poésie d'Hélène Dorion (voir mon message du 10 novembre).

J'ai eu le plaisir de rencontrer Hélène Dorion lors du Salon du livre de Montréal, le 17 novembre 2012.

Sur la photo à gauche, elle s'apprête à me dédicacer son livre «Coeurs, comme livres d'amour», paru aux Éditions de l'Hexagone en 2012.

J'ai beaucoup aimé ses poèmes évocateurs, simples, beaux, humains.


«Mon coeur, où déposer la soif qui n'a pas de commencement»

(Hélène Dorion)




Les soirées «Gens de paroles» de la Société littéraire de Laval (SLL)

Mes rencontres avec la poésie et les poètes ont été plus fréquentes, ces deniers mois, avec les soirées «Gens de paroles» de la SLL. Au cours de ces soirées, des poètes invités lisent leurs poèmes et une partie «micro ouvert» donne la parole à ceux, dans le public, qui souhaitent lire un de leur propre texte poétique.

Ces soirées sont animées chaque mois par la poète idéatrice Nancy R. Lange et ont lieu au Café Le Signet, à Laval. Voici le lien de la SLL pour connaître la programmation à venir: http://www.breves.qc.ca/index.php?page=micro-ouvert-ste-rose.

En septembre dernier, mon éditeur, Louis-Philippe Hébert, était invité ainsi que la poète Désirée Suczany. J'aime l'ambiance de ces rassemblements de personnes qui éprouvent le même plaisir d'écouter lire des poèmes ou d'en lire. J'y suis donc retournée en octobre entendre Patrick Coppens et Nancy R. Lange, puis en novembre, assister aux prestations de Daniel Leblanc-Poirier (l'écouter lire ses poèmes me donne l'impression d'être au milieu d'une tornade de mots, ouf! ça vient des tripes et ça décoiffe, j'adore!) et Daniel Paradis.

Le vendredi 18 janvier, c'est le poète Roger Des Roches qui sera l'invité de la soirée «Gens de paroles». Il se trouve que ce poète a d'autres cordes à son arc: c'est lui qui a réalisé la mise en page de mon recueil de nouvelles «Visite la nuit»!

(La suite le 26 décembre...)

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