16 février 2013

La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert, Joël Dicker

Aujourd'hui, je me lance dans un exercice nouveau: le compte rendu de lecture. Depuis 2010, je note mes impressions sur les livres que je lis dans un cahier, de façon informelle, pour moi-même, rarement plus que quelques lignes. Mais ici, je vais tenter d'approfondir ce que je pense du roman que je viens de terminer.

Je vais vous parler de «La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert» (Éditions De Fallois/L'Âge d'Homme, 2012, 670 pages), écrit par Joël Dicker, un jeune auteur suisse qui a remporté deux prix littéraires en France (le Prix Goncourt des lycéens et le Grand Prix du roman de l'Académie française). Ce livre est également finaliste pour le Prix des libraires du Québec. J'ai lu ce livre dans le cadre d'un club de lecture amical.

Résumé
Ce roman se déroule aux États-Unis, en 2008, avec de nombreux retours en arrière en 1975. Le narrateur, Marcus Goldman, est un écrivain dans la trentaine qui, après avoir connu le succès pour son premier livre, est en panne pour le second.

Il trouvera l'inspiration en écrivant le récit de l'enquête qu'il mène pour innocenter son ami et mentor, l'écrivain Harry Quebert, accusé du meurtre de la jeune Nola Kellergan, disparue en 1975. Tout au long du livre, Marcus Goldman réfléchit à ses valeurs artistiques et professionnelles qui vont déterminer ses choix d'écriture.

Le sujet principal du livre: l'écriture
Le sujet principal du livre est l'écriture. D'ailleurs, chaque chapitre commence par des conseils de Quebert à Goldman pour écrire. Il faut reconnaître que la plupart de ses conseils ne vont pas très loin («Le premier chapitre, Marcus, est essentiel. Si les lecteurs ne l'aiment pas, ils ne liront pas le reste de votre livre.», p. 17). Les réflexions de Goldman sur son rapport à l'écriture et ses échanges avec Quebert, son mentor, sont plus intéressants. Ce qu'ils disent sur ce sujet m'amène à réfléchir à mes propres conceptions et j'aime ça.

Les questions centrales du livre relèvent de l'éthique. Goldman suppose que son mentor souffre du syndrome de l'imposteur, car ce dernier déclare ne pas mériter qu'on le considère comme un grand écrivain. On comprend pourquoi à la fin du roman. Et le jeune écrivain doit résister aux pressions de son éditeur pour écrire un livre selon sa conscience. Joël Dicker aborde aussi les problèmes de panne d'écriture après un grand succès littéraire. Souhaitons que cela ne lui arrive pas, comme à son personnage!

La controverse qui existe dans les médias autour de «La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert» est également une bonne occasion de réfléchir aux raisons pour lesquelles un livre est jugé bon ou non. Voici, par exemple, un article très flatteur, par Pierre Assouline: http://passouline.blog.lemonde.fr/2012/10/26/le-grand-roman-americain-est-ecrit-en-francais/, et un autre, plutôt sévère, par Arnaud Viviant: http://bibliobs.nouvelobs.com/rentree-litteraire-2012/20121105.OBS8048/joel-dicker-a-t-il-ecrit-une-pale-resucee-de-philip-roth.html).

Un livre en deux parties
J'ai eu l'impression de lire deux livres. Je reconnais le talent de Joël Dicker pour bâtir un roman complexe, pourtant, j'ai failli décrocher de l'histoire à cause du style d'écriture au cours de la première moitié du livre. En effet, j'ai trouvé que la narration de la relation amoureuse entre Harry et Nola n'était pas très réussie. Le récit qui en est fait est banal, alors que cet amour interdit, dérangeant et en même temps sincère possède un énorme potentiel d'intensité.

Ce qui m'a gênée, notamment, c'est l'abondance d'adjectifs tels que «merveilleux» et «magnifique» qui affaiblissent le propos. De même, les clichés des amoureux sur la plage reviennent trop souvent pour que je sois touchée par ces images romantiques. Comme lorsqu'un réalisateur de film abuse du ralenti... Enfin, il y a des moments où l'écriture manque de concision. Par exemple, p. 103: «Vous essayez de me parler de l'amour, Marcus, mais l'amour, c'est compliqué. L'amour, c'est très compliqué. C'est à la fois la plus extraordinaire et la pire chose qui puisse arriver. Vous le découvrirez un jour. L'amour, ça peut faire très mal. Vous ne devez pas pour autant avoir peur de tomber, et surtout pas de tomber amoureux, car l'amour, c'est aussi très beau, mais comme tout ce qui est beau, ça vous éblouit et ça vous fait mal aux yeux. C'est pour ça que souvent, on pleure après.»

Heureusement, une fois le récit des amours de Harry et Nola terminé, j'ai eu un regain d'intérêt que je situe à partir de la page 443, au chapitre 10 qui s'intitule «À la recherche d'une fille de quinze ans» (pour votre information, les chapitres sont numérotés à l'envers, de 31 à 1). Les récits de l'enquête en 2008 et des recherches de Nola en 1975 s'intensifient. Le texte est plus dense, certains personnages qui avaient des comportements superficiels (en apparence, on le comprend maintenant) prennent corps. Je n'ai pris conscience de ce changement de style qu'à partir des pages 475 à 476, à cause d'un passage à l'atmosphère plus sombre que j'ai trouvé intense et très bien écrit.

Voici le début de ce passage. Je trouve que cela ferait un bon début de livre (mais ce serait une autre histoire!) car beaucoup de choses sont suggérées et on se demande ce qui va se passer.

«Vendredi 26 septembre 1975
C'était un jour brumeux. Le soleil s'était levé depuis quelques heures déjà mais la lumière était mauvaise. Des traînées opaques s'accrochaient au paysage, comme souvent lors des automnes humides sur la Nouvelle-Angleterre. Il était huit heures du matin lorsque Georges Tent, un pêcheur de homards, quitta le port de Sagamore, Massachusetts, à bord de son bateau, accompagné de son fils.»

Je ne vais pas citer le passage en entier pour ne pas vous gâcher la suite! Pourquoi cet extrait m'a-t-il plu? Une ambiance mystérieuse, la mer et ses dangers potentiels, le contexte de l'enquête policière, la précision des descriptions et la découverte qui est amenée progressivement.

Quand je suis arrivée à cette seconde partie du livre, je me suis dit que la première partie était peut-être volontairement un peu «clichée», pour contraster avec la noirceur qui allait s'installer. Et la noirceur n'est pas la découverte du cadavre de Nola, puisqu'on sait cela dès le début. La noirceur est celle des personnages.

Cela m'a fait penser à l'excellente série télévisée américaine «Twin Peaks», de David Lynch et Marc Frost (1990-1991). L'histoire raconte également une enquête sur le meurtre d'une jeune fille aimée de tous, mais qui n'était pas celle que l'on croyait. On découvre aussi que de nombreux habitants de cette petite ville tranquille ont des choses à cacher. Mais là s'arrête la comparaison, à cause du scénario fantastique de «Twin Peaks», de la mise en scène onirique et de l'humour au second degré. 

Dans les 100 dernières pages du roman, Joël Dicker s'évertue à nous surprendre avec une succession de rebondissements bien ficelés, au cours desquels on découvre la vérité sur les personnages ayant connu Nola, et sur Nola elle-même.

En conclusion: des pours et des contres
Je dirais que je suis partagée. J'ai apprécié les ressorts de l'enquête policière et de celle que Goldman mène en parallèle, les récits sur deux époques, les rebondissements à la fin du roman, certaines réflexions sur le métier d'écrivain et le décor du New Hampshire en bord de mer (moi aussi, j'aimerais beaucoup écrire dans ces lieux inspirants!). J'ai nettement moins apprécié le récit de la relation entre Harry et Nola (les clichés), certains personnages stéréotypés (la mère de Marcus, entre autres) et les dialogues parfois trop longs.

Je pense que ce roman a des qualités, mais il ne m'a pas enthousiasmée. En référence au dernier conseil de lecture de Harry Quebert à Marcus Goldman, dans l'épilogue de ce même roman, p. 661: «Un bon livre, Marcus, est un livre que l'on regrette d'avoir terminé», je dois reconnaître que je n'ai pas regretté d'avoir terminé «La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert».

Le premier livre de Joël Dicker
Joël Dicker a également publié: «Les derniers jours de nos pères», paru en janvier 2012 chez Fallois/L'Âge d'homme, qui a reçu le Prix du Roman des écrivains genevois.

(Poursuite de la réflexion dans ma chronique suivante: Qu'est-ce qu'un bon livre?)

2 commentaires:

  1. Anonyme8/19/2014

    j'ai dévoré ce "pavé" de 800 pages et j'ai terminé à 2h du matin après quelques jours de lecture.............il faut attendre vraiment la fin pour savoir ce qui s'est passé.......... Bien ! un bon roman pour l'été !

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    1. C'est cela qui est passionnant avec les livres, autant de lecteurs, autant d'impressions, peut-être soumises à l'effet des saisons? J'ai lu ce livre au coeur de l'hiver et vous l'été...

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