6 avril 2013

La contrainte qui donne des ailes


Par Andreas Trepte (www.photo.natur.de)*
J'avais abordé, le 16 mars, le thème de la contrainte en écriture qui libère la créativité. Les contraintes de la poésie à forme fixe en sont un exemple: les rimes, le nombre de pieds et le nombre de strophes sont codifiés pour le sonnet, la ballade, l'ode, etc. Ces contraintes ont favorisé la créativité (tout comme s'en affranchir, d'ailleurs).

L'écrivaine Régine Detambel explique dans son article Écrire sous les contraintes: «Une chose est claire avec la contrainte: si elle est libératrice et créatrice, c’est qu’elle permet de sortir de sa routine personnelle. En se forçant à appliquer un certain nombre de règles, on peut écrire quelque chose qu’on n’aurait jamais eu l’idée d’écrire, jamais pu écrire sans cela.»

Pour moi, la contrainte d'écriture est un jeu. Je l'utilise à l'occasion, mais ce n'est pas mon principal procédé d'écriture.

L'OuLiPo
Un courant de pensée a particulièrement réfléchi aux contraintes d'écriture: L'Ouvroir de littérature potentielle (OuLiPo), une association fondée en 1960, en France, par le mathématicien François Le Lionnais et l'écrivain Raymond Queneau. Les membres de l'association se réunissent pour réfléchir aux notions de contrainte et de création. Le site de l'OuLiPo est une mine d'informations à ce sujet.

Certains oulipiens ont mené l'expérience de la contrainte très loin, comme l'écrivain Georges Perec qui réussit à écrire un livre (La disparition, paru en 1969) sans la lettre «e»! Cette contrainte de ne pas employer une lettre dans un texte s'appelle un lipogramme. Le livre a été traduit en anglais, un vrai casse-tête, j'imagine...

Le cadavre exquis boira le vin nouveau
Peut-être connaissez-vous le «cadavre exquis», un jeu inventé par les surréalistes en 1925, qui est devenu un classique. Son nom vient de la phrase trouvée lors de l'invention de ce jeu: «Le cadavre exquis boira le vin nouveau.» Chaque personne écrit un mot sans voir ce que la précédente a écrit (on peut aussi faire ça avec un dessin). Une feuille de papier circule dans le groupe et on replie le papier pour cacher ce que chacun a écrit.

Voici deux cadavres exquis créés lors d'ateliers d'écriture que j'anime: «le groupe nominal / beau / jouer / dans un bain moussant pour cinq / la veille d'après-demain du dernier jour de janvier de l'an passé», et «l'univers / tout crochu / roule / à St-Ligorie / dans trois semaines». Nous nous servons de la phrase obtenue pour écrire une histoire. Plaisir garanti, en écrivant son texte et en écoutant les histoires des autres!

Quelques contraintes utilisées dans Visite la nuit
Deux de mes nouvelles respectent des contraintes. «La belle inoxydable se rebelle», écrite au départ pour le thème «métal» de la défunte revue Biscuit chinois, comporte une trentaine de termes faisant référence aux métaux. Pour la nouvelle «Vertige de l'amour», j'ai souhaité que la forme du texte ait un rapport avec ce qui se passe dans l'histoire. C'est une sorte de calligramme.

Calligramme de Guillaume Appolinaire  (PD-OLD)*

Certaines de mes nouvelles ont été écrites pour un thème imposé, mais ce n'est pas vraiment une contrainte, il s'agit d'un déclencheur. Ainsi, «Le chêne du village» a été écrit pour le thème Arbre de la revue Moebius. «Amour filial» (version préliminaire de «La préférée») a été écrit pour le numéro de Moebius sur le dilemme. Et la nouvelle «Ligne de mire en direct» démarre par une phrase imposée par un concours de nouvelles.

En fait, j'utilise une contrainte lorsque je perçois quelque chose dans le premier jet d'un texte qui gagnerait à être exploité plus à fond, comme le champ lexical du métal dans «La belle inoxydable». Mais j'écris surtout d'après mes idées notées dans mon petit carnet à idées. Elles me viennent à partir de faits dont j'ai entendu parler aux informations, de sujets que j'ai lus, de conversations que j'ai eues. Et l'idée notée peut en amener une autre, et une autre...

Je pense que j'ai développé ma créativité quand j'ai commencé à noter mes idées. Je n'ai pas peur de la page blanche, mes petits carnets sont remplis de déclencheurs d'écriture.

(*Photos via Wikimedia Commons)

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